Un outil complexe
Après lecture de la présentation de la médecine complexe et son illustration par l’hôpital magnétique, des confrères que j’estime ont exprimé leurs doutes sur sa nouveauté et sa fiabilité scientifique.
Or il existe un outil complexe au service de la médecine. Voyons comment la complexité est déjà passée dans nos pratiques. Je ne dévoilerai pas le nom de cet outil tout de suite, à vous de tenter de l’identifier au cours de votre lecture.
Cette analyse s’appuiera sur un bon résumé de la pensée complexe, par Edgar Morin lui-même. Étudions notre outil à l’aune des grands principes de la Complexité.
1) Principe systémique
Notre outil suit le principe systémique : il analyse les données globalement et dans leur contexte.
Il n’extrait aucun échantillon, ne sélectionne aucune population dont la représentativité serait contestable, dont la réalité perçue ne serait vraie que pour l’instant étudié. : cet outil ne pratique pas la réduction qui a fondé la médecine scientifique.
Il analyse les données dynamiquement, sans modifier leur processus fonctionnel habituel, sans les isoler de leur contexte. Il étudie les parties au milieu de leur tout, étudie le tout avec ses parties : cet outil ne pratique pas la disjonction qui fonde l’approche cartésienne.
2) Principe hologrammatique
La partie est dans le tout et le tout est dans la partie. C’est le cas pour notre outil qui évolue au sein d’un tout qu’il contient en quasi-totalité.
3) Principe de la boucle rétroactive
Cet outil rompt avec le principe de la causalité linéaire : la cause agit sur l’effet, et l’effet agit sur la cause. La boucle rétroactive contribue à sa stabilité.
4) Principe de la boucle récursive
La récursivité est au coeur du fonctionnement de cet outil. Pour citer E. Morin : les produits et les effets sont eux-mêmes producteurs et causateurs de ce qui les produit.
5) Le principe d’auto-eco-organisation
L’outil est vivant, il puise sa substance dans le milieu où il évolue mais ses interactions avec ce milieu lui sont vitales. Dépendance et tentative d’autonomisation sont les limites de son territoire.
6) Le principe dialogique
Ce principe prévoit le caractère indissociable d’une chose d’avec son contraire. La vie par exemple n’est possible que parce que la mort existe. La maladie traduit souvent des variantes de la normale qui pourraient être bénéfiques dans un autre environnement : l’obèse est candidat à l’infarctus mais est seul à survivre en cas de famine.
Notre outil obéit à ce principe : il traite toutes ses données, y compris celles qui se contredisent. Il gère l’ordre et le désordre par d’innombrables rétroactions. Il accepte la diversité et même s’en nourrit.
7) Le principe de la réintroduction du connaissant
Notre outil accepte la subjectivité du connaissant. Mieux, il l’utilise et en fait la base de son fonctionnement. Il ne vit pas au pays des fées où des sujets prétendent être libérés de leur subjectivité, insensibles aux conflits d’intérêts et imperméables à toute forme de manipulation.
Vous n’avez toujours pas trouvé ? Pourtant, vous connaissez très bien cet outil complexe. Il constitue la plus grande révolution médicale récente. Il a modifié les rapports des patients avec les médecins et des patients entre eux. Il a étendu le champ de la connaissance de chaque médecin et fait exploser celui des patients. Il a fait irrémédiablement évoluer la formation médicale continue et la façon dont nous gérons globalement l’information.
Vous avez maintenant compris. Cet outil s’appelle Google. Il ne s’agit pas d’internet qui n’est jamais qu’une mise à disposition d’une vaste bibliothèque. L’information n’est que de peu de secours sans outil de tri. Google a permis d’accéder instantanément à des informations pertinentes au sein de milliards de pages, et c’est lui qui est la première véritable révolution complexe en médecine. Sans Google et son algorithme révolutionnaire, internet serait un fatras d’informations ingérable et trop manipulées pour être utilisables. Ne dit-on pas souvent « j’ai trouvé dans Google » au lieu de « j’ai trouvé sur internet » ?
Or, l’information est un élément clé en médecine. Accéder instantanément à la bonne information, échanger avec ses pairs ou ses compagnons d’infortune, modifient profondément l’exercice de la médecine ou le vécu de la maladie.
Je ne vais pas détailler ici le fonctionnement de Google, souvent mal apprécié et d’ailleurs partiellement secret. Vous pouvez consulter cet article pour en savoir plus.
Google est l’archétype de l’outil complexe. Le bouleversement qu’il a introduit dans nos vie et dans la société du XXIème siècle donne une idée des apports potentiels de la complexité.
Google est systémique, il analyse tout le web et toutes les interactions avec les auteurs, en temps réel.
Google est hologrammatique : il est sur le web et contient quasiment tout le web accessible.
Google est rétroactif : dans son algorithme figurent des outils qui déclassent les sites que nous lisons quelques instants avant de passer au lien suivant lors d’une recherche. Ce suivi permet à Google de détecter les sites anormalement classés en bonne place dans ses résultats.
Google est fondamentalement récursif : le classement de l’information est fondé sur les liens entre les pages (et non sur la popularité des sites auprès des visiteurs). Une bonne page est souvent liée par de bonnes pages et fait des liens vers d’autres bonnes pages. C’est le principe du PageRank , en totale rupture avec les outils d’indexation antérieurs.
Google est éco-organisé : il extrait sa richesse du web, mais en est totalement dépendant. Contrairement aux experts nommés à vie, Google peut être ruiné (quitté) par ses utilisateurs en quelques mois s’il manipule les données qu’il fournit. De plus, la vie et la mort des liens et des pages sont des principes forts de son indexation.
Google est dialogique : inutile de rentrer dans une démonstration compliquée, citons une dernière fois Morin « La dialogique entre l’ordre, le désordre et l’organisation, via d’innombrables inter-rétroactions, est constamment en action dans les mondes physique, biologique et humain. La dialogique permet d’assumer rationnellement l’association de notions contradictoires pour concevoir un même phénomène complexe ». Google nous fournit un ordre étonnant au sein d’un désordre apparent. Il organise l’information sans montrer la moindre structure. Les interactions et rétroactions sont au coeur de son fonctionnement.
Google réintroduit le connaissant dans la connaissance : La subjectivité n’est plus pourchassée et redoutée comme dans la méthode expérimentale. Elle est acceptée, travaillée, calculée, pour aboutir à un résultat de qualité supérieure celui des outils objectifs (ou prétendus tels) qui avaient atteint des limites infranchissables (Annuaire Yahoo, AltaVista, DMOZ, CISMeF…). Google est un agrégateur de subjectivités et c’est ce qui fait sa force.

On me signale cette page, qui apporte un éclairage intéressant sur cet outil http://www.ibisc.univ-evry.fr/~asti/Archives/Hebdo/sh62/sh62.htm